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Café citoyen "La Révolution Tunisienne"

Retour sur une formidable soirée débat qui s'est tenue le 26 novembre 2011 lors d'une café citoyen (plus de 150 personnes)consacré à la Révolution Tunisienne et animé par 3 jeunes bénévoles et professionnels engagés dans la Maison des Jeunes de Nabeul. En présence de M. Habib Sassi, Vice-Consul et M. Mounir Marzouki, conseiller social au consulat de Tunisie de Lyon.


En guise d'introduction à cette soirée co-organisée avec l'association des Tunisiens de Côte d'Or, la Présidente de la MJC, Chantal Chapuilliot, remercie les partenaires organisateurs de cette manifestation, dont Mongi Bahri, le président de l'association des Tunisiens de Côte d'or, et souligne le rôle de la Fédération nationale des MJC dans l'engagement d'une importante coopération culturelle avec les Maisons des Jeunes du gouvernorat du Cap Bon en Tunisie. La M.J.C. /Maison du Citoyen de Chenôve s'est positionnée pour inviter une délégation de trois jeunes cadres investis à la Maison des Jeunes de Nabeul (ville côtière dans le nord-est de la Tunisie) à l'occasion du festival des Nuits d'Orient piloté par la Ville de Dijon.

Cette 9ème édition démontre l'engouement pour ce festival qui incite à la tolérance comme au respect des individus et des peuples.


Chantal rappelle que la MJC de Chenôve a tissé depuis quelques années déjà des relations avec la Tunisie, bien avant que la révolution de jasmin n'éclate. En effet, en 1984/1985 a lieu un échange entre des jeunes Tunisiens de Sfax et des jeunes Cheneveliers, ceci dans le cadre des Francas. De multiples autres échanges internationaux de jeunes ont eu lieu depuis cette date.

Ce soir, nos invités Tunisiens sont au nombre de trois :
*Amira Beuden, professeur
*Slim Hadoussa, maître de conférences et président bénévole de l'association des amis de la maison des jeunes de Nabeul,
*Kais Soui, professeur de jeunesse à la Maison des jeunes de Nabeul, salarié du Ministère de la Jeunesse et des Sports.

A travers leurs témoignages, il s'agira pour nous de comprendre comment un peuple parvient à se « remobiliser » tandis qu'en France, toute forme de mobilisation donne l'impression de s'épuiser...

La chronologie des événements


Avant de nous parler de la révolution en elle-même, Kais confie que c'est la première fois qu'il se sent libre de parler. Il est conscient de ne pas pouvoir représenter l'ensemble de la jeunesse tunisienne, mais il est optimiste et se réjouit de ne pas avoir reçu de consignes de la part du Ministère, comme c'était le cas auparavant...

Le 17 décembre 2010, Mohamed Bouazizi, vendeur ambulant de fruits et légumes auquel les autorités avaient confisqué ses outils de travail, s'immolait par le feu devant le siège du Gouvernorat à Sidi Bouzid. Cet acte est considéré comme l'élément déclencheur du soulèvement populaire responsable de la chute de l'ancien Président Zine-el Abidine Ben Ali, au pouvoir depuis 1987.

Toutefois, Kais pense que cet événement n'est que « la goutte d'eau qui a fait déborder le vase ». En effet, pour lui, le changement est apparu en 2004 : les gens critiquent le régime, à voix basse cependant.

Puis en 2008 commence pour lui « la vraie révolution » : c'est le soulèvement du bassin minier de Ghafsa, graves troubles sociaux qui ont secoué la région minière du sud-ouest tunisien — particulièrement la ville de Redeyef — pendant près de six mois. Malheureusement, la révolte est réprimée dans le sang par l'armée, et une forte pression sur les médias empêche ceux-ci de relayer l'information. De plus, à l'époque, les sites Internet de vidéos Daily Motion et Youtube sont totalement censurés.


L'arrivée de Facebook a joué elle aussi un rôle notable dans les prémices de la révolution du jasmin. Comme si le pouvoir avait eu une vision prémonitoire des événements futurs, il tente de censurer ce réseau social. Toutefois, le « blocus électronique » ne dure pas plus de deux jours car les étudiants manifestent en masse, ce qui fait peur aux autorités.
Si Facebook est à nouveau autorisé, la situation n'en est alors pas meilleure : l'Agence Internet tunisienne contrôle toutes les adresses IP, pour s'introduire dans les comptes e-mail & Facebook. Parfois, elle va même jusqu'à confisquer le matériel informatique, emmener les « contrevenants » au Ministère de l'Intérieur pour les maltraiter, en exerçant également des menaces sur leurs familles.


Bravant la peur « initiée aux Tunisiens depuis leur plus jeune âge », les petits génies des Nouvelles Technologies de l'Information et de la Communication ont permis de mettre en ligne des vidéos de manifestations sur Youtube, Dailymotion lors des premiers sursauts populaires de décembre 2010. Les internautes en ligne ont par ailleurs mis en place une organisation poussée de la contestation : ils appelaient les manifestants pour les prévenir de la présence des policiers dans telle ou telle rue. Il s'agit d'un phénomène nouveau dans la société tunisienne, où la presse était muselée et l'opinion du citoyen lambda constamment surveillée par des policiers en civil. Auparavant, les gens ne parlaient politique qu'en privé, « à l'abri » dans leur maison.

Kais insiste sur le fait qu'il considère le mouvement de contestation non pas comme une révolution, mais comme soulèvement populaire : les Tunisiens sont sortis dans la rue en premier lieu pour revendiquer des droits, non pas pour renverser un dictateur. La population avait réellement « marre » de la dictature et du système socio-économique de corruption généralisé, pilotés par les familles Ben Ali et Trabelsi [du nom de la femme de l'ancien Président, Leïla Trabelsi].
Plus qu'un droit de manifester son désaccord et son ras-le-bol, c'est un devoir d'insurrection, estime Kais.


Celui-ci témoigne de son expérience dans la rue : au début, il refusait de sortir car il craignait de ne pas avoir son poste de fonctionnaire, qu'il attendait depuis huit ans... Enfin il s'est décidé à sortir dans la rue, contre l'avis de ses parents. Sa préoccupation le conduit à filmer les événements pour publier ensuite les vidéos, sous un pseudonyme. Sa volonté pacifique contraste fortement avec le climat de violence qui règne : des snipers armés et cagoulés (les khanassa) tirent sur la population (femmes et enfants compris). Submergé par l'émotion, notre ami tunisien raconte qu'il a vu un jeune de son quartier tomber à côté de lui, touché par une balle en pleine tête. Cela l'a marqué à vie, à tel point qu'il a gardé le jean maculé de sang que la victime portait ce jour-là.

Arrive le 14 janvier 2011, ce jour même où les Tunisiens étaient à mille lieues de penser que Ben Ali allait « dégager ». Kais et des centaines d'autres jeunes manifestent pacifiquement devant le ministère de l'Intérieur, dépassant leur peur.
A 18h44, le Premier ministre Mohamed Ghannouchi annonce « l'incapacité du Président à assumer ses fonctions » : c'est la fin du « règne Ben Ali » qui prend la fuite en avion. Le 14 janvier 2011 restera à jamais gravé dans l'histoire de la Tunisie.

Un aperçu sur les conditions de vie de la jeunesse tunisienne :
Kais a fini ses études depuis 2003 mais a trouvé un travail après la révolution seulement.
Quant à Slim, il était au chômage alors qu'il possède un doctorat (statut de maître de conférences)... Aujourd'hui, il enseigne. A un moment, il a eu des problèmes sur Facebook avec l'ex-ministre de l'Enseignement supérieur (qui a détruit le système tunisien, selon lui).

La place des femmes et des filles dans la révolution tunisienne (par Amira) :

Amira cite quelques signes de la participation des femmes dans la révolution.
Tout d'abord, les mamans tunisiennes ont poussé leurs enfants à manifester, sans être sûres qu'ils reviennent à la maison... c'est donc un grand pas.
Par ailleurs, sur Facebook, les bloggeuses femmes ont joué un rôle très important.

Après les élections, l'avenir de la femme tunisienne reste à discuter : il s'agit certes d'une question un peu floue, mais Amira reste optimiste : « On peut dire non à n'importe quel régime », notamment un qui ne respecterait pas les droits de la femme.

Pour Kais, la question ne se pose pas car il n'y a pas de différence entre les Tunisiens.
Bourguiba, le « père de la Nation » avait déjà accordé beaucoup de droits aux femmes.

Quelques interventions du public à propos de la place de la femme en Tunisie :

 Il y a encore des femmes qui sont « exploitées » c'est-à-dire qu'elles ne sont pas payées à la fin du mois... 
La femme a toujours eu d'importants acquis en Tunisie notamment en comparaison avec les pays européens.
Slim dénonce l'amalgame énorme entretenu par les mass médias entre arabe et musulman. Selon lui, une grande catégorie de femmes n'a pas peur de perdre ses droits dans les années futures.
Avant de venir en France, il a interviewé une cinquantaine de jeunes femmes pour une enquête sociologique : la majorité d'entre elles n'était pas voilée et n'avait ni peur de devoir le remettre, ni de la polygamie, car elles ont confiance en la maturité des jeunes Tunisiens.

Ensuite, Marie-José Croze les félicite tout d'abord pour leur courage et engagement, puis sur le statut de la femme : elle espère que la Tunisie réussira à établir plus d'égalité entre hommes et femmes dans les domaines notamment politiques et de l'entreprise.


C'est l'occasion de rappeler, encore une fois, qu'en Tunisie, femmes et hommes ont le même salaire à niveau égal. Les femmes ont obtenu le droit de vote en 1956, le droit à l'avortement en 1973.
Autre aspect juridique révélateur : en cas de divorce, la femme a tout ! Foyer, indemnités...

Ci-dessous, voici deux interventions polémiques dont le contenu s'éloigne du thème de la conférence, mais qui méritent d'être évoquées en vue d'une réflexion personnelle et critique :

 Le parti Ennhada traite les enfants adoptés de « bâtards », désavoue les mères célibataires... Il ne s'agit pas du tout d'un islamisme modéré !

 L'évolution d'un pays se mesure par le degré d'émancipation de la femme. Le voile est un instrument d'oppression.

Rôle des Maisons des jeunes en Tunisie

Les Maisons des jeunes étaient désertées pendant la dictature. Pendant 23 ans, depuis sa création en 1974, la Maison des jeunes n'était qu'une Maison. Fermée en 2001 pour devenir un centre sportif (le Ministère de la jeunesse étant devenu Ministère « Jeunesse et Sports »), car le sport est plus porteur en termes de propagande politique... Le système Ben Ali payait les jeunes avec 10 ou 20 dinars pour qu'ils viennent applaudir dans les meetings politiques.

La Maison des jeunes de Nabeul a été ré-ouverte cette année ; or, comme l'infrastructure n'est pas
connue et n'a pas de moyens, elle compte zéro adhérents...

La situation de l'éducation populaire en Tunisie est très critique, mais Kaïs est optimiste : comme on ne peut pas tomber plus bas, il faut tout reconstruire et tout est possible.
Par ailleurs, le Président de la République provisoire a signé un décret qui accorde aux MJC tunisiennes un statut autonome financier : c'est un pas énorme.

 Il existe une jeunesse à deux vitesses, l'une favorisée ayant accès aux technologies de l'information et de la communication, habitant dans les villes côtières ; l'autre isolée, défavorisée.

Kais confirme. Une partie du pays reste désavantagée et pauvre économiquement. A titre d'anecdote, il raconte qu'il a travaillé dans des agences de voyage, et qu'il devait concocter des programmes de voyage avec l'approbation de l'Agence Nationale du Tourisme. Celle-ci refusait que les touristes passent par les petits « coins » pauvres, afin de cacher la réalité...

Intervention du public

Tout n'est pas fini, il y a encore des familles pauvres. La révolution ne fait que commencer, il faut mettre un nouveau système en place.

Réponse : Le chaos économique est dû au départ de beaucoup d'agents économiques. Les mass médias ont contribué au départ des entreprises européennes notamment en gonflant les événements violents. En réalité, c'était plutôt la police qui tapait sur les jeunes, alors que les jeunes entre eux ont développé tout un système de bénévolat et d'entraide.
A propos de solidarité, le nombre d'associations a fleuri  après le 14 janvier : il s'agirait d'une tendance nouvelle, que le pays ne connaissait pas auparavant.
Par ailleurs, la Tunisie a accueilli des réfugiés libyens pendant leur révolution.
« A l'inverse, l'Europe et l'Amérique du Nord n'ont été que des observateurs, ils n'ont pas aidé la Tunisie dans le pétrin », tel est le sentiment des Tunisiens.
Slim a été très choqué par le refus de la France d'accueillir provisoirement les « quelques réfugiés tunisiens » (d'ailleurs non-représentatifs du peuple tunisien, selon lui) sur son territoire.

***

Les Tunisiens de France avaient eux aussi peur du régime, par exemple en assistant à des manifestations ou rassemblements politiques... Certains ont franchi le mur de la peur, mais difficile.
Le combat ne fait que commencer, les fondations politiques sont à bâtir.
Importance du tissu associatif, de la société civile, qui a encadré la révolution et devrait surveiller la Constituante. Il faut faire aussi bien attention aux droits économiques qu'aux droits politiques (ceux-ci négligés auparavant sous prétexte de droits économiques).

Réponse : Le 23 octobre 2011 restera gravé à jamais dans les mémoires tunisiennes ; tout le monde faisait la queue d'une manière civilisée, malgré le temps d'attente très long. Aucun incident n'était à déplorer sur le plan social.
Les Tunisiens ont conscience qu'ils doivent être vigilants par rapport au gouvernement qui vient d'être mis en place et aux nouveaux textes constitutionnels et juridiques.
Un référendum sera certainement organisé pour valider ou non la Constitution. Le rôle des associations sera alors de sensibiliser les électeurs.
Slim ajoute que la situation est effectivement assez sensible : des idéologies opposées doivent composer ensemble au sein du gouvernement.

***

La révolution du jasmin a produit un changement mondial. Le peuple a réalisé ce que personne ne pensait : provoquer la chute d'une dictature mafieuse. C'est une action à retenir ! Elle a également fait tomber beaucoup de tabous.
On voit surtout que la démocratie ne s'importe pas, qu'elle est un phénomène interne. Le peuple doit se libérer lui-même de la peur que le régime lui impose. D'où un changement dans les relations mondiales : maintenant la France soutient le peuple après avoir soutenu Ben Ali sous prétexte qu'il protégeait la Tunisie des talibans...

 Kais affirme que le peuple tunisien est très ami avec le peuple français, mais qu'il refuse que ce dernier lui impose son modèle de démocratie. Il souligne avec moquerie les propos du Premier ministre Fillon (Il faut rester vigilant) répliquant que les politiques français feraient déjà bien d'être vigilants vis-à-vis d'eux-mêmes (allusion à l'affaire Michèle Alliot-Marie, dont il avait été révélé qu'elle avait profité de l'avion privé d'un homme d'affaires tunisien en lien avec la famille Ben Ali... on peut également penser à sa déclaration sur la possibilité de la France d'aider le régime tunisien au début de la révolution...).
Il ajoute que le programme d'Ennahda était d'après lui le meilleur, mais comme c'était dur à réaliser, il a voté pour un autre parti. Il insiste sur le fait qu'il ne faut pas juger les gens/partis avant de voir leur travail.
(Cette déclaration suscite une vive polémique dans la salle ; ici, il est laissé à chacun le soin de juger. Je citerai le président de l'Association des Tunisiens de Côte-d'Or, qui rappelle que le thème de ce débat est l'importance de la société civile, et non pas la scène politique tunisienne.)


Exemple concret de mobilisation continue des jeunes : en ce moment, les Nabeuliens essaient de faire « dégager » le maire de Nabeul, nommé par le gouvernement de transition, ainsi que ses conseillers non élus. Il a signé des contrats d'instauration de kiosques sur l'artère centrale avec des groupes d'entreprises

***

L'éducation populaire, quelquefois maltraitée en France, est pourtant importante en complément de l'éducation nationale. Comment cela se passe-t-il en Tunisie ?

Réponse : La dictature a fait en sorte de remplir les lycées/universités, de bourrer le crâne de la jeunesse, notamment en diversifiant les matières, dont certaines n'avaient rien à faire avec le monde du travail. Évidemment, la jeunesse s'en est vite rendu compte.
L'éducation est obligatoire jusqu'à l'obtention d'un brevet professionnel ou académique. Il existe deux sortes de bac : l'un académique, passeport pour l'université ; l'autre professionnel, équivalent du BTS chez nous.
Malgré tout, il faut savoir que le système a formé beaucoup de jeunes actifs très qualifiés et compétents. Par exemple, dans le monde francophone (France, Canada, Belgique...), il faut savoir que les laboratoires sont remplis de chercheurs Tunisiens.

Slim partage une de ses réflexions : il trouve que la France ne tire pas parti de sa diversité sociale, contrairement au Canada. De manière générale, il trouve que la société devient une société de consommation, dont le moteur est transmis par les mass médias. La portée culturelle et intellectuelle en est alors considérablement réduite.

En guise de conclusion, le directeur de la M.J.C., M. Gaby Blondaux, évoque le slogan emprunt d'inquiétude du mouvement associatif français "2007/2012 : que serait la vie sans les associations ?". En guise d'encouragement et de remerciements, il s'adresse aux 3 jeunes hôtes Tunisiens en leur proposant de s'emparer de ce slogan en le modifiant : "2012 : que sera la vie en Tunisie avec les associations ? ".

La soirée s'est poursuivie autour du partage d'un thé à la menthe et de gâteaux orientaux particulièrement appréciés des participants.

Marie Alice Kerneis

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